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Gérard Durozoi

Le 27 avril 2017

Dans le dernier quart du XXème siècle, une rumeur s’est diffusée dans les milieux artistiques et culturels : nous en avions fini avec le modernisme et place devait désormais être faite au “post-moderne” et à ses relectures des styles du passé, quitte à n’en retenir, notamment en architecture, qu’un goût pour le placage, en façade, d’un décor éclectique.

François Noël est heureusement de ceux qui estiment au contraire que l’architecture moderne, celle qui hérite aussi bien du Stijl hollandais que du Bauhaus ou de Le Corbusier, reste parfaitement légitime. C’est d’abord parce qu’il ne se contente pas de la caricature qui en a trop souvent été faite, en la réduisant hâtivement à un recours aux volumes stricts, à l’usage du béton brut ou à la suppression de tout ornement comme “criminel”. Il n’a pas oublié que Rietveld, J.J.P. Oud et Le Corbusier (par exemple dans son unité d’habitation marseillaise) ne se privaient pas d’utiliser la couleur pour ponctuer façades et volumes, et qu’un travail architectural n’acquiert la plénitude de son sens qu’en satisfaisant à la fois aux exigences fonctionnelles de sa commande et aux intentions esthétiques de son auteur, ce qui lui confère à l’évidence une singulière complexité.

Dans ce contexte, utiliser du béton teinté dans la masse, et non simplement peint, est un choix ou un parti pris engageant beaucoup plus que la quête d’un style individuel.

A la différence des traditions régionales qui, recourant par exemple à la brique, invitent à percevoir des bâtiments à la couleur uniforme, François Noël fait un usage limité du béton teinté, qui vaut aussi par son opposition aux surfaces neutres : la coloration de volumes et de plans, tant intérieurs qu’extérieurs, produit ainsi une scansion plastique immédiate, dont les effets sont à première vue comparables à ceux d’une vaste composition picturale. S’en tenir à cette approche, c’est pourtant oublier que toute architecture suggère, favorise (ou contrarie) certains parcours ou séjours des corps qui la fréquentent : leur expérience de la couleur est infiniment variable, selon les lieux où elle s’effectue comme selon les distances auxquelles elle se situe relativement au bâtiment, mais elle dépend toujours d’une relation d’abord sensible, ou physique, entre un organisme et ce que des matériaux révèlent à leur façon de l’espace.

L’architecture entretient avec ce dernier des relations assez paradoxales, trop souvent oubliées ; l’espace lui est nécessaire pour être, mais il ne se manifeste que lorsqu’elle le marque, et en son absence il n’est que béance insignifiante.

Colorer l’espace, c’est ainsi l’occuper en le révélant, de manière radicale et antérieurement à tout symbolisme ou à tout souci fonctionnel. C’est du même coup, au plus loin de l’anecdote, redéfinir l’architecture comme l’art qui nous propose des manières d’investir l’espace révélé, c’est-à-dire des façons d’être, à la fois collectives et singulières. On en déduira volontiers que se trouve en jeu, dans la pratique de François Noël, bien davantage que la satisfaction d’une “fantaisie” personnelle : il y va bien de situations qui nous concernent tous, pour peu que nous ayons l’intention d’évoluer dans un milieu où le rappel de différenciations fondatrices nous protège de la succession de modes aussi bavardes qu’inconsistantes, et où en somme la possibilité qu’il y ait du sens l’emporte sur le constat de la vacuité.

Gérard DUROZOI
Historien d’Art – Philosophe

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